La dynastie des Georges

Un univers de Claire Bonnet-Masimbert

Octobre 2019. Un jour d’une répétitive banalité. Il est 9h15 et je bute contre quelque chose. Je tente de garder mon rythme mais je ne parviens pas à aller au bout de ce que j’ai décidé de faire en ce mois d’octobre de 2019. Il pourrait bien être d’une autre année, d’un autre siècle, étant friande de la non-datation de mon espace. Ce que je vis et là où je vis importe peu, je me déplace où mes mains me mènent.

Ainsi donc Je bute, non que je bloque sur une quelconque figure, ou me heurte à un mur ; je découvre simplement l’impossibilité de poursuivre le geste amorcé. Je bute donc, non pas mon corps, non pas ma pensée, mais mon regard. Tout au moins le regard que je porte sur les choses, c’est-à-dire sur mon intérieur, mon antre, mon « entre-moi », une espèce de pièce imperméable à l’autre dans laquelle je me sens bien puisque je ne dois rien à personne ni à moi-même. Je suis dans ce que j’appelle mon champ des impossibles possibilités.

Mon regard s’échappe,

Je perçois au coin de mon espace un sac, un sac emplit d’une poudre grise.

C’est alors que ma main attrape la poudre. Et elle la jette.

Apparaît le premier fragment.  Que faire ?

  • Qui es-tu, toi, qui entres chez moi ?

Evidemment un fragment, ça ne répond pas.

Je jette alors de nouveau la poudre ; un nouveau fragment apparaît.

Le lendemain, toujours de cet étrange mois d’octobre 2019, la poudre s’est transformée en divers fragments ; Ils sont désormais 18 devant moi. Oui, ils sont 18 et je vous prie de croire que ce n’est pas un nombre anodin. Non que le 18 porte en lui une quelconque signification mais 18 somme toute, cela fait beaucoup. Surtout qu’il faut que vous sachiez que mon endroit n’est pas un lieu vaste. Il est étroit. Les lieux de liberté ne sont jamais bien grands.

Mais déjà je m’égare, ce qui m’arrangerait d’ailleurs car j’hésite à entrer en contact visuel avec mes fragments. Qui sont-ils ? Le premier a un début de visage, un torse remarquablement masculin, d’une virilité répondant à un esthétisme fantasmé. De qui ? je ne sais pas trop. De moi ? peut-être mais je ne suis certaine de rien.  Il n’a pas de bras. Une jambe abrégée. Un « slip » structuré. Le fragment semble assez bien « doté ».  Le second a également un torse musclé mais qui porte quelques traces évidentes de déchirements et je peux aisément percevoir quelques creux de-ci-delà. Il a des bras. Pas de jambe. Et toujours ce même « slip » tiré à quatre épingles, je veux dire sur-mesure.

Le troisième est différent. La nuit a dû apporter quelques améliorations. Il porte en lui un tournant dans la réalité de mes fragments. Le troisième porte un casque.

Qui porte un casque aujourd’hui ? enfin je veux dire un casque de la sorte.

Je pose les fragments sur le bois d’une vieille table. Je me félicite d’avoir déjà installée les deux rallonges même si ces dernières ont entamé sérieusement l’espace de mon endroit. Il ne reste désormais pas beaucoup de place. Il ne reste rien. Je suis assise devant la table en bois à rallonges et devant mes 18 fragments. Oserai-je vous dire ce qui me vint à l’esprit en cet instant ?

Les fragments vont-ils se mouvoir ?

Les fragments ne se sont pas mis à bouger, non. C’est bien plus étrange que cela. Les fragments ont emporté spontanément une dénomination évidente. Alors que je les observe intensément, que je tente de percer leur mystère, les fragments naissent en Georges.

Les fragments de Georges.

Je ne peux rien faire d’autre que de les accepter comme tel. Je les promène avec moi, je veux dire je les déplace dans mon endroit et ils m’apparaissent encore assez fragiles. Leurs parts manquantes m’incitant à la plus délicate attention.

Mes 18 Georges deviennent des êtres à part entière, enfin si je puis le dire puisque d’entier il n’en ont que l’idée. N’oubliez pas qu’il manque alors à chacun d’eux un élément, un membre. Parfois même un visage.

Mais je trouve assez exaltant de les conserver ainsi et je dois dire que je m’autorise à rêver de les collectionner.

Je pars donc me fournir de nouveau en poudre que je jette avec délectation dans tous les recoins de mon endroit. Ils prennent de plus en plus de place, ils se regroupent. Je ne peux plus rien stopper.

Les Georges se transforment, ils se lient entre eux. Je ne me suis pas méfiée.

Les Georges ont pris corps. De corps en corps, ils sont nés. Ils prennent leur place. Je comprends très vite cela.

Ils ont en eux ont une histoire à jouer, à m’exprimer. Ils sont désormais là. Je dois vivre avec eux. Ils me réclament.


Les Georges apparaissent nus, nus et adultes.

Et bruts.

Et nus.

Ils sont à la fois semblables et pourtant un rien les différencie. Je peux tous les différencier. Mais ils demeurent des Georges.

Je les appelle, doucement, je ne veux pas les brusquer. Mais ils ne parlent pas. Je m’ennuie de leur silence. Je les déplace mais cela ne change rien. Je quitte mon endroit, parce que les Georges m’envahissent. La dynastie des Georges vient de naître.


Par la suite, je change d’endroit, adoptant un lieu plus vaste, un atelier où les Georges vont pouvoir se déployer. Les Georges, puis les Autres, des êtres semi-abstraits que je regarde comme des poètes. Les Ada, représentation de la femme, de toutes les femmes. Et enfin, les Oto, assumant leur part abstraite, leur silhouette et toute leur humanité.

Mon monde nait, chacun peut désormais trouver sa place. Un langage se crée.